• Jérémie Leblond-Fontaine

Shoot them all

Tuer.

Tuer pour le plaisir.

Tuer pour « régler » un problème.

Tuer pour se venger.

Tuer par méchanceté.


Au Québec, nous, les photographes animaliers, ne sommes pas vraiment confrontés à une opposition avec la chasse. Je compatis avec mes collègues européens qui doivent composer avec ce problème tout au long de l’année, à chaque année. Mais ici, je ne croyais pas qu’un jour, je serais en face d’une situation comme celle-ci. Je ne me suis jamais positionné pour ou contre la chasse. Je ne désire pas alimenter quelconque polémique, le climat est bien assez tendu comme ça, nul besoin d’en rajouter une couche.


Mais le fait est que je m’y suis buté. La force des choses m’a forcé à m’y confronter. Je n’ai jamais eu de problème avec la chasse de subsistance. Chasser pour se nourrir, on fait cela depuis la nuit des temps. Là pour moi ou ça devient un problème, c’est lorsque cette chasse procure du plaisir, lorsqu’on chasse pour la taille de la bête ou de ses bois et non pour subvenir à nos besoins alimentaires. Ça devient un problème pour moi lorsqu’on prend plaisir à tuer, que l’on tue pour décorer nos vêtements ou un mur. Tuer pour le plaisir…


Lors d’un périple photographique, j’étais en présence d’une famille de renards. L’automne était avancé et ils étaient toujours à proximité de leur tanière. Leur aisance avec l’humain était fascinante. Pour moi, ça n’a jamais été un souci d’être en présence d’un animal qui s’acclimate bien à l'homme. Les renards le font assez facilement. C’est d’ailleurs l’un de leurs traits qui fait en sorte qu’ils sont si répandus, partout sur la planète. Ça n’a jamais été un souci car cette acclimatation n’avait rien de dangereux pour eux, particulièrement ici. Pratiquement aucun passage de véhicule sur les routes, nous sommes loin des routes, aucun réel prédateur pour eux. Bref, je ne me souciais pas vraiment du fait qu’ils étaient peu farouches.


Je ne me doutais guère que cette aisance pouvait leur être fatal en réalité. Je suis entrain de déjeuner après une matinée de photographie tout simplement incroyable. Le genre de matin où tu te dis que tu regrettais de ne pas t’être levé. Où tu remercies dame nature de t’avoir offert ce cadeau. Où tu as pratiquement les larmes aux yeux par la beauté de ce que tu vis. Le soleil vient de sortir, il me réchauffe enfin. Les -7 degrés de ce matin ont marqué une sortie brutale du sac de couchage. Mes mains dégèlent et me font mal tellement j'ai les doigts frigorifiés.


C’est fou comment tout peut basculer en une seconde. J’aperçois une voiture qui se stationne plus loin. Un autre visiteur, un autre photographe peut-être. Le secteur est connu de certaines personnes de la région. Je ne m’en fais pas vraiment. J’aperçois l’homme au travers d’un buisson. Il ne m’a pas vu. Je remarque qu’il photographie quelque chose. Un renard sans doute. Il a les mains relevées et tient un téléphoto. Je baisse les yeux et continue de manger. Je comprends les gens d’apprécier une telle beauté.



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(J’ai particulièrement de la difficulté à raconter le passage qui suit)


Soudainement, un coup de feu retentit. Un coup de feu… L’homme ne tenait pas un appareil photo, mais un fusil. Je suis sans mot. Je ne réalise pas vraiment encore ce qui se passe. Je me dis qu’il vient se pratiquer, qu’il amène des canettes de bière vides pour les tirer. Soit je ne veux pas comprendre ce qui se passe, soit c’est tout simplement impensable pour moi que quelqu’un vienne faire autre chose que ça.


Je m’approche alors rapidement de la voiture. Je le vois ouvrir la portière passager, toujours caché par le buisson, puis il me jette un regard et embarque dans son VUS. J’accélère le pas et il se met en marche. Je vois la voiture s’éloigner. Un silence lourd pèse sur la scène. Je cours vers l’emplacement où l’homme s’était stationné. Je vois quelques traces de pas. Je parcours le terrain où il visait, j’aperçois quelques traits de sang dans le sable.


Mon cœur s’arrête. Net. Je fige.


Dix milles renards sont tués chaque année au Québec soit par la trappe soit par arme à feu. Dix milles. Cela peut sembler énorme, ça l’est. Heureusement, ça n’a rien à voir avec les plus de 450 000 renards abattus en France chaque année. Mais dix milles, tout de même. Ça me donne des frissons dans le dos. Le but de tout cela? Leur fourrure, éliminer un individu qu’un chasseur jugera nuisible, pour le plaisir.


Une connaissance au village voisin discutera avec le dit chasseur après l’événement. Selon lui, les chasseurs doivent réguler les populations. Les renards propagent des maladies. Ils sont une menace pour les humains. Que des raisons bidons pour justifier un acte dépourvu de sens. Il mentionne également qu’il a le droit de le faire et qu’il a les papiers pour le prouver.


« Le droit de le faire ». J’ai serré les poings lorsque j’ai entendu cela. Comme si parce qu’on a le droit de faire quelque chose, ça justifie de le faire. Pourquoi est-ce que dans nos sociétés, le droit de tuer un animal prévaudrait sur le droit d’admirer la nature? Pourquoi est-ce que le droit du chasseur serait plus important que mon droit?


Rarement dans ma vie je ne me suis senti aussi mal. Toute la journée durant, je me suis posé mille et une questions. Si j’étais allé voir la personne, si j’avais réalisé que c’était une arme, si j’avais déjeuné 100m plus loin. Si je n’étais jamais venu, est-ce que le renard aurait été à un autre endroit loin du chasseur? Toutes ces questions qui me trottent encore aujourd’hui dans la tête. Toutes des actions qui auraient pu avoir une incidence sur le destin fatal de ce jeune renard, qui auraient pu lui sauver la vie.


Rarement dans ma vie je n’ai été aussi chamboulé émotivement. Je m’en veux tellement d’avoir eu du plaisir à photographier cette famille renard alors que cette visite a peut-être coûté la vie à l’un d’entre eux. Je m’en veux d’avoir pensé que c’était l’une des plus belles matinées de ma vie de photographe alors qu’un homme allait venir « récolté » l’un des jeunes de l’année. Récolter… comme je déteste ce terme lorsqu’il est utilisé par des chasseurs. On ne parle pas de plantes ici. Comme si on voulait détourner la vraie nature du geste. Utilisons le mot juste : tuer.


Je suis reparti, un peu démoli, dans un mélange d’émotions contradictoires. J’ai déjà mentionné que lorsque le soir, je ferme les yeux et que je vois un sujet que j’ai photographié durant la journée, c’est une bonne journée que je viens de passer. Ici, c’est plutôt l’inverse. Lorsque je ferme les yeux, je revois ce jeune renard. Je le vois qui me regarde avec ses yeux perçants. Je vois dans ces yeux la confiance qu’il m’accordait. Je vois dans ces yeux la naïveté. Je lui adresse la parole en m’excusant d’avoir été moi aussi naïf. Comment ai-je fait pour penser que tous les humains avaient du respect pour la nature? Il existe des personnes fondamentalement méchantes. J’en ai aperçu une aujourd’hui, au loin. Nos regards se sont aussi croisés, à 100m de distance. C’était loin, mais ça voulait tout dire.


« Shoot them all » sont ses mots.

« I’ll shoot them all because I have the right to do it ».


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