• Jérémie Leblond-Fontaine

Noir et blanc

Réveil à 3h du matin. C’est plutôt inhabituel pour ce temps-ci de l’année. On est près du solstice d’hiver. Les jours sont à leur plus court. Sur Québec, on compte environ 8h d’ensoleillement pendant la journée la plus courte de l’année. L’hiver complique bien des choses avec la photographie de nature : la durée de vie des batteries, le froid, se déplacer en forêt pour ne nommer que celles-ci. Par contre, avec les courtes journées, c’est beaucoup plus facile de prendre du repos. Je me lève plus tard, je me couche plus tôt.


Le temps est froid. -10 degrés avec un vent soutenu. Une vapeur s’échappe de ma bouche lors de mon premier respire hors de la maison. Bien emmitouflé, ce n’est pas si mal le froid. Je préfère de loin une journée froide à une journée plus chaude mais humide. Je démarre la voiture et je pars. Trois heures de route m’attendent ce matin pour me rendre à destination. Hier, j’ai décidé sur un coup de tête de partir dans un coin où j’ai rencontré il y a quelques années un renard argenté. J’aime bien revisiter des secteurs où j’ai déjà fait de belles rencontres. Il y a tout de même quelques chances que je croise à nouveaux de belles bêtes, mais c’est avant tout pour les souvenirs qui se ravivent que je le fais.


La température a complètement changé par rapport à chez moi. Le temps est humide, il doit faire autour de -4 degrés. Le vent est calme. Parfois, la météo peut changer du tout au tout durant l’hiver. Parfois, c’est selon l’emplacement où l’on se situe et son microclimat. Ici, ce matin, c’est moins confortable qu’à mon départ. Le soleil « se lève »… En fait, il annonce de la neige aujourd’hui. À l’horizon au loin sur la route, j’ai pu apercevoir quelques petits nuages se colorer. La masse de nuages de neige qui recouvre le ciel est massive. Le ciel est sombre comme si un orage se préparait.


Je commence à arpenter en voiture les champs où j’avais fait cette singulière rencontre. Après quelques dizaines de minutes, j’aperçois une trace de renard qui quitte la route pour monter dans la forêt. J’immobilise mon véhicule dans un endroit sécuritaire. Je prépare mon matériel, je couvre mes caméras avec mes housses car la neige s’annonce collante et mouillée, et je pars sur les traces du canidé. Les traces sont fraîches, elle date de la nuit passé au maximum, probablement même de ce matin. Je monte un petit dénivelé dans la forêt et j’atteins un plateau.


J’aperçois alors plusieurs traces de renards. Je remarque un passage entre le contrebas et le plateau que le renard semble emprunté fréquemment. La dernière neige remonte à plusieurs jours et le couvert n’est pas très épais. Mes pas font un fort bruit. Depuis le début de l’hiver, on a eu plusieurs redoux entre coupés de petites quantités de neige qui ont fait en sorte que le fond de neige est croûté et glacé. Chacun de mes pas défonce la petite couche de glace sous la neige. Je décide alors de me placer à l’affût pour éviter d’être trop bruyant et de risquer de faire fuir l’animal. Je m’installe à environ 20m du petit sentier que le renard s’est frayé, puis j’attends.





La neige commence à tomber. D’abord, ce sont de gros flocons qui chutent du ciel. Une petite couche de neige fraîche recouvre rapidement le sol blanc. Elle purifie le paysage hivernal de la forêt. Avec les derniers redoux, de petites branches, des épines de sapins et des restants de cocottes écaillées par les écureuils jonchent le sol blanc. Mon matériel est rapidement recouvert de neige. Tout est là pour réaliser de magnifiques photographies. La neige tombe vraiment fort. Elle voile le fond du bois. Elle recouvre les branches des sapins partout autour créant un typique décor hivernal. C’est tout simplement magnifique.



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C’est très silencieux dans la forêt. Parfois un petit son d’un bout de neige qui, devenu trop lourd, tombe d’une branche sur le sol. Un grand corbeau au loin émet trois cris. Après quelques heures à l’intérieur du bois, je l’aperçois. Au début, je ne note qu’un mouvement au loin au travers des arbres. Puis, la forme sombre se rapproche. Elle emprunte pile/poil le chemin qu’il s’est tracé. De temps à autre, il bifurque et part sur une odeur le nez qui frôle la neige fraîche. Les flocons se déposent sur son épaisse fourrure hivernale créant un fort contraste avec la couleur sombre de son pelage.



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Il serpente maintenant la forêt tout près de moi. Je suis accroupi par terre pour être moins imposant et pour avoir un meilleur point de vue sur l’animal. En étant au niveau du renard, j’entre dans son monde. Je vois l’environnement autour comme lui le voit. Je me rends compte également à quel point regarder un humain peut être imposant. Couché au sol, difficile de ne pas se sentir menacé face à un autre animal qu’on ne connaît pas vraiment.



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Après quelques minutes à renifler un peu partout dans mon secteur, il repart et descend la butte en direction de ma venue. Le silence reprend sa place. Je n’entends plus ses petits pas sur la croûte glacée sous la neige fraîche. Il est reparti comme il est arrivé : silencieux.


Je me relève en me disant que je pourrais explorer un peu autour pour voir s’il n’y aurait pas un autre passage. J’aperçois plusieurs traces de lièvres. Le renard devait flairer leur présence. Alors que je marche, j’entends un bruit sur la neige à environ 2m à ma droite. Un lièvre vient de sortir de sa cachette. Cachette qui se situait à 30cm de mon pied. Les lièvres d’Amérique sont blancs l’hiver et leur meilleure défense est de rester immobile à attendre que l’inconnu passe son chemin. Mais ici, j’étais beaucoup trop près.


Après quelques dizaines de minutes, je trouve un autre secteur qui semble fréquenté par un renard. Le même? Je ne sais pas. Le décor est différent, si je peux revoir le canidé ici ce serait très bien. Je pose mon sac, je sors l’eau et une collation, puis je me couche au sol pour attendre. Le silence revient. Lorsque je me déplace, je suis assez bruyant. J’ai l’impression de déranger dans cette forêt où le bruit est une question de survie pour certains de ses habitants.



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Soudainement, une autre silhouette se manifeste. Je l’aperçois alors qu’elle est beaucoup plus près qu’avec le renard argenté. Un renard roux qui, lui aussi, semble en quête d’un lièvre. Il y a maintenant une couche d’environ 5cm de neige fraîche au sol. C’est plutôt inconfortable pour le matériel car ma chaleur fait fondre la neige sur le boîtier dès que je mets les mains dessus. Je clique quelques images du canidé. Il semble être plus craintif de ma présence, alors que le précédent n’avait que faire de moi.



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Je l’observe, je prends quelques clichés. Il se faufile sous les sapins et entre les troncs cassés qui recouvrent le sol. La forêt est ancienne. Elle est chargée d’histoire. Il repart lui aussi après quelques regards.



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Le silence revient. Je me sens particulièrement seul après le départ d’un animal. C’est là que je me rends vraiment compte à quel point une connexion peut s’établir entre un animal et un photographe. Même si cela ne dure que quelques secondes, qu’un seul regard, on se sent rempli d’un sentiment de confiance. Lorsque l’animal n’est plus là, on se sent seul, vide, on mesure alors la portée d’un contact avec la faune sauvage.


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